31.3.12

Pour mes enfants qui n'existeront jamais...


Ce soir, j’aurais aimé qu’il se passe un évènement déterminant dans ma vie. Tout me menait ailleurs. Et plus la soirée avançait, plus je me rendais compte qu’il y avait quelque chose d’anormal. Cette soirée était une anecdote en formation. Le genre de moment dont on se dira dans 20 ans : «Te souviens-tu du 30 mars 2012 ?» À condition d’avoir bien sûr une sorte de punch. Mais tel ne fût pas le cas. Cette soirée tombera donc certainement dans l’oubli. Pourtant,... Non. Je refuse. Mes enfants auraient pu exister à cause de ce soir. Si seulement le destin avait été de mon côté...
Commençons par «il était une fois»... Il était une fois un jeune réalisateur talentueux, beau (pour ne pas dire populaire auprès des femmes), jeune, qui s’était engagé dans un projet qu’il devait tourner le... 30 mars 2012. Malheureusement, pour des raisons que l’on qualifie dans le milieu de « creative differences », il se retira du projet moins d’une semaine avant sa concrétisation, bien qu’il fût à bord pour presque deux mois. 
Parenthèse. J’ai l’air d’un trou de cul ici, mais ce fût une séparation à l’amiable. Du moins, je l’espère. Je leur souhaitais réellement un succès, mais je n’étais clairement pas la bonne personne pour leurs demandes. Malheureusement, les deux parties s’en sont rendues compte trop tard. Bref, après une semaine houleuse, j’étais quand même hanté par le fait qu’à l’origine, «je devais tourner ce soir». 
N’ayant plus d’implication dans cet évènement, je décidai (passé simplement) d’aller prendre un verre avec un ami, que j’appellerai ici bien affectueusement «mon plan B». Hors, mon plan B me laissa tomber à la dernière minute pour cause de blonde enceinte avec complications... Une raison comme une autre, quoi. 
Sur le coup, je fût passé simplement toujours un peu déçu, notre rencontre étant prévue depuis deux jours. Je fît donc appel à «mon plan C». Ce dernier, un peu trop fatigué, rejeta l’offre. N’écoutant que mon désir d’explorer l’alphabet, j'explorai mon plan D, et il accepta.... Enfin !
C’est dont avec un soulagement digne d’un condamné à mort convertit en condamné à vie que je me rendit à l’arrêt d’autobus pour me rendre à la nouvelle succursale québécoise (dans le sens municipal, et non provincial) d’une chaîne que je ne nommerai pas, mais qui débute par «trois» et qui finit par «brasseurs». 
Je me souviendrai toujours de mon regard vers le chemin des Quatre-Bourgeois, remarquant 50 mètres avant l’arrêt, que mon autobus attendait déjà à la lumière rouge. Mes biceps, pectoraux et autres muscles atrophiés donnèrent tout ce qu’ils avaient afin de rejoindre le véhicule de transport en commun. Ma course contre le feu rouge fût victorieuse. Faisant signe au chauffeur de me laisser monter, ce dernier ouvrit la porte et pointa la rampe d’accès en me disant sur un ton de tragédie grecque : «Je sais pas comment ça marche». Et il quitta... 
Ta-bar-nak !
Cher chauffeur 801 passé à l’arrêt Bégon direction Québec à 20h53 en ce vendredi 30 mars 2012, tu auras ma haine à jamais ! Faisait frette, câlisse...
Patiemment, j’attendis le bus suivant, pour constater, en même temps que la conductrice, que la rampe d’accès défectueuse ne fonctionnerait jamais. Un valeureux passager m’aida à monter à bord, et la conductrice m’aida à son tour à descendre à l’arrêt de la Place Ste-Foy. J’espérai seulement ne pas tomber sur le même autobus à mon retour.
À destination, mon plan D et moi n’eurent d’autre choix que de se plier au «line up» que, personnellement, je n’attendais point. Non mais sincèrement, depuis quand ça pogne à Québec les criss de 3 bras... brasseux de marde, dis-je ?, Nous quittâmes l’endroit en direction d’une destination plus classique, un certain Pub de l’Universidad. 
Insérez ici une autre anecdote d’autobus au choix ne valant pas la peine d’être élaborée pour cause d’implication mineure, et de paresse intellectuelle. 
Une fois au traditionnel Pub, pratiquement 45 minutes s’écoulèrent avant notre première gorgée de bière pour cause de serveuse fantôme. Elle fût mémorable, cette gorgée. Savoureuse. Le fruit d’une épopée digne d’Homère. Cette bière fût, l’histoire d’un bref instant, la raison de notre existence. Avoir une bague de fiançailles sur moi, j’aurais certainement marié mon pichet...
À cet instant précis, j’aurais aimé qu’il se passe quelque chose de mémorable dans ma vie. Un évènement hasardeux devenant le produit d’une destinée aux portées impensables. J’aurais aimé dire à mes enfants un jour, dans 30 ans: si je ne m’étais pas retiré du projet que je devais tourner, si mon plan B n’avait pas eu une femme enceinte, si mon plan C n’avait pas été fatigué, si mon plan D n'avait pas dit oui, si je n’avais jamais été capable de prendre l’autobus, s’il n’y avait pas eu de file d’attente au premier bar, vous n’existeriez pas. 
Mais je n’aurai jamais l’occasion de raconter cette histoire, simplement parce que les enfants à qui cette aventure est destinée n’existeront jamais. Il ne s’est tout simplement rien passé. 
Pourtant, quand j’y pense, ma vie, depuis plusieurs années, n’est que le fruit d’un hasard aux goûts douteux. Si je n’avais pas été dans un certain vol d’EasyJet un 31 décembre 2007, je ne serais probablement pas en train d’écrire cette histoire ce soir. 
Finalement, peut-être que j’écris cette histoire pour mes enfants. Peut-être même que le simple fait d’écrire ce texte provoquera leur existence. Qui sait ? Alors, un jour, je pourrai leur dire : vous existez parce que l’absurde m’a poussé à écrire sur la fatalité, et cela a créé encore mieux: vous, de l’espoir !
Et si je ne m’étais pas retiré du projet ? 
Avec des si, on parle en espagnol... Nouveau proverbe ! Maintenant, à l’avenir de déterminer si ce texte existe simplement par excès de soulagement de conscience, ou par conscience de soulagement... Et même s’ils n’existeront jamais, j’espère que mes enfants savent que je les aime.