La vie est une partie de ping pong. On échange, on se renvoie la balle.
Des fois rapidement, d’autres pas. Ensuite, on accélère ou on ralentit
volontairement le jeu. Attention ! C’est si facile de se brûler !
Parce que des fois, on pense avoir une bonne stratégie et puis, non… Et des
fois, on perd ou on gagne. C’est un peu ça le problème avec le ping pong. C’est
qu’on a toujours l’impression qu’il ne peut y avoir qu’un seul gagnant. Et le
ping pong, c’est comme la vie !
Mais pourquoi au juste ? Pourquoi faut-il
toujours être en compétition ? Des fois, ça pourrait finir comme une
partie nulle et tout le monde serait heureux. J’aime bien me transformer en
pongiste simplement parce que j’aime jouer. Je m’en fous de gagner, je n’ai
jamais gagné. Mais j’aime jouer.
Depuis quelques semaines, je jouais au ping
pong avec une fille. Moi, tout ce que je voulais, c’était continuer de jouer.
Mais j’ai perdu. En fait non, on ne s’est pas rendus au bout de la partie. Mais
comme j'ai joué tout croche, c'est comme si j'avais perdu.
Qu’est-ce qui s’est
passé ? J’ai envoyé un smash un peu fort, mais je pensais tout de même me
faire renvoyer la balle. Au lieu de ça, elle l’a attrapée avec ses mains et ne
l’a jamais retournée. Quelques jours plus tard, je lui ai envoyée une autre
balle. Elle l’a encore attrapée et me faisant clairement comprendre d’attendre,
car c’était à son tour d’être au service. Je ne crois pas qu’elle me renverra
de balle. J’ai perdu.
Comment fait-on pour arrêter
une balle avec ses mains ? C’est simple, on l’attrape et puis c’est tout. On
arrête les échanges. Et si on mène, on a beau jeu de le faire. Ça me servirait
à quoi de renvoyer des balles maintenant ? Le message était clair :
« attends la prochaine de ma part, ou sinon on ne jouera plus ». Dans tous les cas, je crois que résultat sera
le même: on ne jouera plus. Mais je me raccroche au mince espoir de patience
qu’il me reste.
* * *
Quand j’étais en
secondaire un, je jouais au ping pong tous les midis. Je n'ai jamais gagné une
seule partie. Je me dépêchais de manger mon sandwich et d’aller prendre mon
« next ». J’avais une raquette Dunlop bleue au recouvrement très
lisse. Trop lisse même. Mais avec le temps, je m’étais habitué.
J’étais mauvais parce
qu’avec mes malformations osseuses, il m’arrivait d’avoir de la difficulté à
viser. Sans compter le fait qu’avec la chaise roulante, c’était difficile
d’aller du côté de mon revers. En fait, j’avais une seule vraie arme: un
service suffisamment rapide et près du filet du côté droit pour en surprendre
quelques uns. Mais ça n’a rien changé. Je n’ai jamais gagné de partie.
Un jour, je me suis
retrouvé à jouer contre le meilleur joueur de l’école. « Un gars de
secondaire cinq » si je me souviens bien. Il y avait beaucoup de
spectateurs. La table était complètement entourée par les participants du
mini-tournoi. Je savais que mes chances étaient nulles, mais je voulais
profiter de l’expérience et donner le meilleur de moi-même. C’est la seule fois
que j’ai joué contre lui, car les joueurs comme lui ne veulent pas jouer avec
les moins bons joueurs comme moi.
Pendant un échange,
j’ai commis une erreur qui était certaine de me coûter le point. J’ai renvoyé
la balle beaucoup trop lentement et trop haut, comme un ballon sacrifice de
baseball. C’était la situation parfaite pour renvoyer la balle en smash. Je me
souviens avoir eu le temps de penser « merde, il va me la smasher ».
Je me souviens l’avoir vu prendre son élan sans pitié pour le joueur moins bon
que j’étais. J’ai mis ma raquette en avant de moi et j’ai fermé les yeux...
Quand je les ai
rouverts, tout le monde criait et applaudissait autour de la table. Je n’ai
jamais vu ce qui c’était passé, mais la balle avait frappé la table de mon
côté, puis ma raquette, puis la table de son côté et il ne l’avait jamais
retouchée… J’avais remporté le point !
Quelques instants plus
tard, j’ai perdu la partie. Mais pendant une fraction de seconde, j’avais battu
ce « joueur de secondaire cinq ». Le plus grand moment de ma
carrière. Un coup de chance monumental. Sauf que pendant ce bref instant, j’ai
compris pourquoi j’aimais jouer au ping pong. Parce que même s’il était
probable que je ne gagne jamais, il y avait toujours une chance que ça arrive.
Je n’étais pas à l’abri d’un heureux coup de chance, ou au minimum d’une amélioration
certaine.
Et
puis merde, j’aime le ping pong, mais pas seulement pour jouer. Je rejouerais n’importe
quand et l’idée d’arriver à en gagner une me fait saliver. Mais pour avoir une
chance de gagner, encore faut-il que l’autre veuille jouer...
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